Crise sanitaire en gestation : l’impact de la politique migratoire américaine sur l’accès aux soins
Alors que les opérations de contrôle migratoire s’intensifient aux États-Unis, le corps médical tire la sonnette d’alarme. La présence d’agents fédéraux dans les hôpitaux et la peur généralisée qu’elle instaure créent un barrage sanitaire aux conséquences potentiellement durables sur la santé publique.
Des salles d’attente qui se vident, des rendez-vous médicaux annulés, des vaccinations en berne… Pour de nombreux praticiens à travers le pays, cette situation évoque les heures les plus sombres de la pandémie de Covid-19. Mais aujourd’hui, ce n’est pas un virus qui vide les cabinets, c’est la peur. La peur d’oser franchir la porte d’un hôpital et de se retrouver face à des agents en tenue tactique.
Quand l’hôpital devient un lieu d’intimidation
Dans la région des Twin Cities (Minneapolis et Saint Paul, Minnesota), le déploiement massif d’agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) a plongé le système de santé dans la psychose. Un médecin senior d’un grand hôpital local, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles, décrit une atmosphère irréelle : des agents armés occupant les couloirs, postés devant les chambres de patients placés sous garde fédérale.
“Notre mission, c’est de soigner, pas de faire du maintien de l’ordre. C’est un rôle dans lequel on ne nous avait jamais placés jusqu’à présent”, confie-t-il.
Le tournant a eu lieu en janvier, avec l’abrogation par l’administration Trump d’une directive de l’ère Biden qui interdisait les opérations d’immigration dans les lieux dits “sensibles” comme les hôpitaux, les écoles ou les lieux de culte. Officiellement, le Département de la Sécurité intérieure (DHS) assure que ses agents ne mènent pas d’opérations dans les hôpitaux, sauf en cas de danger imminent pour la sécurité publique. Tricia McLaughlin, secrétaire adjointe du DHS, a précisé à CNN que la présence d’agents se limite à l’escorte de détenus nécessitant des soins, une “procédure standard” selon elle.
Pourtant, la réalité sur le terrain semble plus complexe et plus brutale. Le médecin des Twin Cities rapporte des demandes répétées et insistantes d’agents pour obtenir des informations médicales protégées par la loi (HIPAA) : mises à jour quotidiennes, dates de sortie, capacité cognitive des patients. Face aux refus des médecins, les agents se tournaient vers le personnel moins formé, créant un climat de confrontation.
“Nous avons dû créer de toutes pièces des protocoles pour gérer ces situations inédites. La pression était constante et l’intimidation, bien réelle. Un agent a même exigé mon identité complète pour son supérieur après que j’ai refusé de lui fournir des données confidentielles.”
Au-delà des demandes d’informations, la seule présence des agents perturbe le fonctionnement du service. Postés devant les chambres, ils gênent la circulation des soignants. Le médecin témoigne même avoir entendu des agents crier dans les couloirs et poser des questions sur les origines du personnel, plongeant l’équipe, pourtant diverse, dans un malaise profond.
“Chaque jour, je voyais des collègues en larmes, submergés par la peur et la détresse face aux histoires de nos patients. On se croyait revenu au plus fort du Covid, mais avec une dimension supplémentaire d’angoisse existentielle.”
Bien que le DHS ait officiellement mis fin à son opération intensive dans le Minnesota le 12 février, la peur, elle, est restée. La chute de la fréquentation des établissements de santé est toujours aussi marquée.
Des patients qui se cachent, une santé publique en danger
Le phénomène dépasse largement les seuls cas de patients sous escorte. La menace diffuse des opérations de l’ICE suffit à dissuader les personnes de se rendre dans les structures de soins. Le Dr Brian Muthyala, qui exerce dans plusieurs établissements des Twin Cities, observe une désertification médicale à l’échelle de toute la métropole.
“Les gens ne viennent plus en consultation, ils évitent les urgences, ils reportent leurs opérations. Dans nos cliniques de pédiatrie, d’obstétrique ou de soins courants, les taux d’absentéisme sont phénoménaux. Pour un observateur extérieur, tout semble être revenu à la normale. C’est faux.”
Les conséquences de ce renoncement aux soins ne sont pas immédiatement visibles, mais les professionnels de santé s’inquiètent des effets à long terme. Ce n’est pas seulement l’accès aux médecins qui est entravé. Dr Muthyala note que beaucoup évitent aussi les supermarchés et les pharmacies, entraînant insécurité alimentaire et mauvaise observance des traitements.
“Entre la faim, l’éparpillement des médicaments pour les faire durer et le traumatisme psychique vécu par les familles, c’est tout un écosystème de la santé qui se dégrade.”
Interrogé sur ces conséquences néfastes, le DHS a une nouvelle fois mis en cause des “agitateurs violents” qui, en bloquant les routes, seraient les véritables obstacles à l’accès aux soins pour les Américains. Par ailleurs, cette chute de la patientèle met en péril l’équilibre financier déjà fragile de nombreux hôpitaux et cliniques, une situation rappelant les difficultés économiques rencontrées pendant la pandémie.
Aller au-devant des patients : la médecine se mobilise
Face à ce constat alarmant, certaines structures de santé innovent pour ne pas abandonner les plus vulnérables. À Los Angeles, le réseau St. John’s Community Health a vu ses taux d’absentéisme exploser, passant de 8% à plus de 35% lors des opérations de l’ICE cet été, selon son président Jim Mangia.
La réponse a été de créer le programme “Healthcare Without Fear” (Des soins sans peur). Des équipes de soignants, formées pour cela, se rendent directement au domicile des patients qui ont manqué leurs rendez-vous ou qui n’osent plus sortir. Constatant que la peur s’étendait à tous les actes de la vie courante, les équipes ont commencé à livrer, avec les soins, des denrées alimentaires et des produits de première nécessité.
Parmi les bénéficiaires, Doris, une Salvadorienne de 58 ans arrivée aux États-Unis en 2021, témoigne de sa gratitude. Comme environ 20 à 25% des patients du réseau, elle est sans papiers et vit dans la crainte constante. Grâce à ces visites à domicile, elle peut recevoir des soins sans risquer l’arrestation.
Épilogue : un séisme sanitaire aux répliques invisibles
L’article de CNN met en lumière un paradoxe tragique. Les mesures de contrôle migratoire, justifiées au nom de la sécurité, créent une insécurité sanitaire majeure. En transformant les hôpitaux, symboles de soin et de refuge, en extensions du champ d’application des lois sur l’immigration, elles poussent une population déjà vulnérable à se cacher… et à tomber malade en silence.
Les initiatives courageuses de “médecine hors les murs” sont des pansements sur une plaie ouverte. Elles ne sauraient se substituer à une politique publique qui garantisse l’accès universel aux soins, un principe fondamental mis à mal par la peur et l’intimidation. L’onde de choc de ces politiques se mesure aujourd’hui dans la baisse des fréquentations, mais elle se lira demain dans les statistiques de santé publique, là où les dégâts sont toujours plus longs et plus coûteux à réparer.
Redaction